Mots clé associés : Road Trip Québec Amérique du Nord
La Côte-Nord québécoise est une terre de granite et d’eau, de taïga et de puissantes rivières. Couvrant la rive nord du Golfe du Saint-Laurent, elle s’étire de Sept-Iles à Natashquan, qui marque la fin de la route 138. Ensuite, c’est en bateau qu’il faut poursuivre vers l’est, jusqu’à Blanc-Sablon et la frontière avec le Labrador. Par Pierre Gouyou Beauchamps
Québec côte Nord : la route des baleines
Première étape, Québec, où je ne reste qu’une journée, le temps d’acheter une tente et tout le matériel de camping.
Certains clichés ont la vie dure. Le Québec les collectionne. Prononcez le nom de la province canadienne, vous verrez : grands espaces, forêts vastes comme des océans, baleines de toutes tailles faisant surface dans le Saint-Laurent, cabane au fond des bois, accents à couper au couteau... les images préconçues ne manquent pas. En débarquant à l’aéroport international de Montréal, je me suis juré d’éviter de tomber dans le panneau et d’éviter de manier ces expressions toutes faites.
Natashquan. Le village du poète Gilles Vigneault, posé sur son socle granitique, sur la rive nord du Golfe du Saint-Laurent. C’est là que j’ai décidé de me rendre. Pour y aller, rien de plus simple, il suffit de suivre la route 138 sur plus de 1200 kilomètres, le long du grand fleuve. De toute façon, on ne peut pas se tromper, la route asphaltée s’arrête là-bas. Après débute la Basse Côte-Nord, uniquement accessible en bateau, en avion, ou en motoneige l’hiver. Si j’ai le temps, j’explorerai aussi ces terres reculées.
Je quitte Montréal, plein Est sur la morne autoroute à trois voies. Première étape, Québec, où je ne reste qu’une journée, le temps d’acheter une tente et tout le matériel de camping. Je poursuis ma route sur la 138, pressé de découvrir des lieux plus sauvages. Pendant des heures, j’avale le macadam, enfilant les villages comme des perles sur le fil de mon trajet. La largeur de la 138 est inversement proportionnelle à sa longueur : 1200 kilomètres de longueur, deux voies séparées par une ligne jaune continue. A ma droite, le Saint-Laurent s’ouvre de plus en plus. D’une centaine de mètres de large aux abords de Québec, il atteint plusieurs kilomètres près de Baie-Comeau.
A Sept-Iles, le Saint-Laurent commence à se fondre dans l’océan Atlantique. Je descends à l’auberge internationale « Le Tangon ». Brigitte, une belle femme d’une quarantaine d’années, m’accueille dans le salon coloré, entouré d’étagères remplies de bouquins. Un piano droit ferme l’un des angles. Visiblement heureux d’être là, un couple de jeunes retraités se reposent dans les grands canapés. Ils parcourent à vélo, depuis plusieurs jours déjà, la distance que je viens de réduire à néant en huit heures de temps. Ils roulent vers l’Est, eux aussi. On échange sur nos plans de route respectifs. L’auberge est accueillante, chaleureuse. Je reste deux jours sur place. J’en profite pour visiter les petits musées locaux d’une des rues parallèles à la notre. L’histoire économique de la région, l’industrie forestière, minière, hydraulique, sans oublier la récente apparition des usines d’aluminium, j’en apprends un peu plus sur la Côte Nord.

La veille de mon départ vers l’est, André débarque à l’hôtel. Travailleur saisonnier, il arpente la route 138 au gré des offres d’emploi. Il a été bûcheron, magasinier, routier, pêcheur... On est en plein mois d’août, saison des coquillages, il espère s’embarquer sur un bateau de pêche dans la région du Havre-Saint-Pierre. C’est sur ma route. Le lendemain matin, André jette son sac dans le coffre et se cale dans le siège passager. Sous un ciel anthracite et une pluie diluvienne, on met le cap vers l’est. Radio à fond, on chante à tue-tête les vieux tubes québécois des années 80. Certaines me sont inconnues, qu’importe, je chante quand même. La route n’en fini plus de défiler. André fume clope sur clope, toutes fenêtres ouvertes. Des litres de flotte font le trajet avec nous, sur la banquette arrière... J’ai l’impression de tailler la route avec un vieux pote, alors qu’on s’est rencontré il y a moins de 12 heures. La Route 138 nous réserve quelques surprises. La côte devient plus sauvage, l’espace s’ouvre encore un peu plus. Le road-trip est plutôt du genre solitaire, on ne croise pas un chat, ni village ni maison. J’avoue, à cet instant précis, avoir vu s’afficher en toutes lettres, dans ma tête, les expressions bateau. « Grands espaces », « forêts vastes comme des océans »... Et même « baleines de toutes tailles faisant surface dans le Saint-Laurent »
La 138, on l’appelle aussi la Route des Baleines. C’est l’un des endroits au monde où les grands mammifères sont les plus facilement observables. Quand on jette un œil au Saint-Laurent, il n’est pas rare de les apercevoir, même d’une voiture lancée à 100 à l’heure. Cette après-midi là, André et moi comptons trois petits rorquals et un souffle plus puissant, probablement un rorqual commun ou une baleine à bosse. Force est d’admettre, le Québec n’a pas volé sa réputation.
André s’avère être un excellent guide. Il connaît la région par cœur, pour l’avoir arpenté une bonne dizaine d’années. Il me montre l’imposante cascade Manitou, qui descend des plaines granitiques du nord.
On s’arrête sur les longues plages de sable, désertes mais bourrées de petits trésors charriés par les vagues. Os d’oiseaux, plumes, bois flotté... Sous un soleil rasant et un vaste ciel de traîne, on arrive enfin à destination. Un simple panneau en bordure de route désigne l’endroit. André me fait signe de prendre à droite sur le petit chemin de terre, qui vient rapidement buter contre les eaux bleu foncé du Saint-Laurent. Andrew, un canadien anglophone, y tient l’auberge de la Minganie, un superbe spot posé à l’embouchure de la rivière Manitou. Comme à Sept-Iles, l’accueil est d’une douceur extrême. On se sent chez soi. André, il faut dire, est un peu chez lui. Contre un lit et une douche chaude, il fabrique des bancs pour l’auberge. Andrew et lui se connaissent bien. On passe la soirée ensemble. Face au grand fleuve, on sirote quelques bières.
Je quitte l’auberge de la Minganie au matin. Toujours plus à l’est. Je laisse à ma droite l’archipel de Mingan, chapelet d’îles aux pierres sculptées par les éléments, riches d’une nature prodigieuse. Je dois y revenir dans quelques jours. Mais Natashquan m’attend. Les 50 derniers kilomètres de la 138 sont interminables. La route, auparavant relativement droite, serpente désormais sur le granite, à quelques encablures du Saint-Laurent. Les arbres se font de plus en plus rares, de plus en plus petits. J’ai presque atteint la limite entre taïga et toundra. Natashquan, enfin. Le village du bout de la route. Terminus. Il ressemble comme deux gouttes d’eau aux autres villages de la Côte Nord. Des maisons en bois à deux niveaux, espacées, reliées entre elle par la route principale ou de petits chemins de terre et de sable. Face au golfe, je m’arrête à l’Echourie, un bar-restaurant connu dans toute la région pour son atmosphère conviviale, ses concerts et l’extraordinaire vue qu’il offre sur le Saint-Laurent. A proximité, posés sur la plage, les façades blanches d’une dizaine de petits baraquements captent la lumière du soir.
Les Galets, d’anciens hangars de pêche, sont aujourd’hui fièrement conservés comme patrimoine culturel. A l’époque où la morue était encore présente dans les eaux froides du Golfe, la pêche s’imposait comme secteur économique principal et faisait vivre des familles entières. Assis à une table face au large, une bière locale à portée de main, je me dis que les temps ont bien changé au cours des cinquante dernières années. Les petits bateaux de pêche, nombreux au large au milieu de siècle dernier, ne sont plus qu’une poignée aujourd’hui. Trop de pêche, plus assez de poissons, fin d’un secteur économique usé à l’extrême. Ou comment scier la branche sur laquelle on est assis…
La fin officielle de la route 138
A dix-huit kilomètres à l’est de Natashquan, un panneau graffité indique la fin officielle de la route 138. Quelques mètres en contrebas, la grande rivière Natashquan barre le passage. On croit avoir atteint la limite des terres habitées québécoises. En réalité, 5000 habitants vivent au-delà de la route, en Basse Côte-Nord. Ils ont fait de ce territoire sauvage, rugueux et reculé, leur lieu de résidence. Le seul moyen de rallier les 15 villages qui s’égrènent sur plus de 400 kilomètres de côte jusqu’à l’Etat du Labrador, c’est de monter à bord du Nordik Express. Ce que je fais dès le lendemain matin. Je laisse ma voiture sur un parking à proximité du petit quai d’embarquement, et quitte Natashquan. En trois jours, le bateau fait l’aller-retour jusqu’à Blanc-Sablon, dernier village québécois avant le Labrador. Ensuite, il remonte le Saint-Laurent, s’arrête sur l’île d’Anticosti, puis à Sept-Iles et enfin Rimouski. Le Nordik Express n’est pas un bateau de croisière. Sa mission principale est de ravitailler les communautés de la côte, dont quelques réserves indiennes. C’est d’abord un cargo, qui s’est arrangé ensuite pour faire de la place aux habitants et visiteurs de la Basse Côte-Nord.

Les horaires d’arrivée et de départ de chaque village ne sont dictés que par les seules durées de déchargement, chargement, et temps de navigation entre chaque point. On peut aussi bien débarquer à midi, à 20h ou à 2 heures du matin. A bord, on est une cinquantaine de passagers. Une famille québécoise, des grands-parents aux petits-enfants, un metteur en scène et une comédienne venus chercher l’inspiration, un couple de Montréalais quadragénaire sans enfants, deux femmes anglophones qui ont laissé leur mari à leur travail, dans les grandes villes de l’ouest canadien. Tous, nous découvrons pour la première fois les paysages sauvages de « l’après-138 ». La toundra recouvre tout, à part quelques affleurements granitiques. A l’abri du vent, quelques rares arbres rabougris tentent l’aventure nordique, mais réalisent vite la difficulté de s’établir sous de telles latitudes. Arrivés à un mètre de hauteur, ils semblent déjà avoir jeté l’éponge et stoppent leur poussée verticale. Le navire fait d’abord halte à Kegaska, puis à la réserve indienne La Romaine. A chaque arrêt, des passagers assistent au ballet captivant de la grue déchargeant puis chargeant le matériel. Principalement des containers remplis d’affaires de la vie courante. Meubles, électroménager, matériaux de construction, … des quads, aussi. Beaucoup.
Les morceaux de route dans chaque village ne font guère que quelques kilomètres de longueur et ces véhicules tout-terrain se révèlent particulièrement adaptés au terrain accidenté de la côte. On débarque à minuit à Harrington Harbour, le plus beau village de la côte, décor du film québécois « La grande séduction ». Des trottoirs de bois parcourent le village et relient entre elles les maisons aux façades de bois peintes. Ici, comme partout en Basse Côte-Nord, on parle anglais. Les échanges commerciaux on toujours été tourné vers la partie anglophone du Canada, le Labrador et Terre-Neuve.
Entre chaque escale, les passagers vaquent à leur occupation. Certains entament des séances bouquinages dans la grande salle panoramique, d’autres se reposent en regardant le paysage défiler. D’autres encore ont les yeux rivés aux jumelles et observent les baleines. Par deux fois, les rorquals communs sont tellement proches qu’on voit la couleur grisâtre de leur peau sous la surface. Ils sont une dizaine, en pleine séance de nourrissage, enfermant d’immenses quantités d’eau dans leur gueule grande ouverte. Enfin, au soir du deuxième jour, nous arrivons à Blanc-Sablon, le Far-East québécois. Le point géographique ultime du périple en Nordik Express. Face à l’entrée du petit port, un petit iceberg à la dérive finit de fondre. Une brume épaisse a enveloppé la terre, la mer, le petit village de Blanc-Sablon, notre bateau.
La nuit est tombée d’un coup. Sur le quai, les projecteurs éclairent les manœuvres de déchargement, entourés d’un irréel halo lumineux. Nous profitons de ce moment particulier, entre deux escales, au bout du monde. Dans quelques heures, le Nordik reprendra sa route vers l’ouest.
Par Pierre Gouyou Beauchamps


