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Expédition Georgia Sat : Retour du bout du monde, entre mers et montagnes

mardi 22 avril 2008, par Atacamag

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Ils avaient fait le pari de réaliser la traversée longitudinale de l’île de la Géorgie du Sud. Sur un territoire balayé par les vents et les tempêtes, perdu en plein Pacifique sud, au beau milieu des 50ème rugissants, ils ont dû braver les éléments, faire face aux attaques d’otaries.


Ils étaient six : trois montagnards –Lionel Daudet, Philippe Batoux et Emmanuel Cauchy- et trois marins - Isabelle Autissier, Tristan Guyon et Agnès Lapeyre. Les trois montagnards se sont mesurés aux plus hautes montagnes de l’île, atteignant le point culminant, le Mont Paget (2934 m), tandis que les trois marins restés à bord du voilier d’Isabelle Autissier, véritable camp de base flottant, les suivaient à la trace le long de la côte nord de l’île.


Ils ont réussi leur pari, et sont de retour en France après trois mois d’aventure. Interview.



Atacamag : Comment est né ce projet associant mer et montagne ? Et pourquoi la Géorgie du Sud ?


Lionel Daudet : La Géorgie du Sud est l’une des rares terres encore vierges de la planète. Dieu merci, il en reste encore quelques unes ! C’est un terrain de jeu fabuleux pour les amoureux d’aventure. Au moment de l’épopée de la chasse à la baleine, la partie nord de l’île a accueilli jusqu’à 300 personnes qui vivaient dans des baraquements de fortune.


La côte sud, trop déchiquetée, n’a jamais permis d’implantation humaine. Aujourd’hui, la seule population permanente sur l’île est composée d’une dizaine de scientifiques, majoritairement des biologistes qui travaillent sur les phénomènes de changement climatiques, sur la faune et de la flore. Autant dire qu’il n’y a pas grand monde au kilomètre carré ! Quant au duo voile/montagne, il est venu naturellement. J’ai rencontré Isabelle il y a quelques années, nous avons tout de suite sympathisé.


Au cours de nos discussions, nous avons façonné ce projet qui nous tendait les bras. Je suis très attaché à la dimension d’aventure « complète ». Nous aurions pu débarquer sur l’île en bateau « cruise ship », mais il nous aurait manqué le sentiment d’avoir réalisé, par nos propres moyens, la traversée depuis Ushuaia et, surtout, il aurait été impossible de réaliser ascensions et traversée de l’île sans voilier pour assister les montagnards.


Atacamag : Qu’est-ce qui vous a le plus impressionné en débarquant sur l’île ?


Lionel Daudet : La faune et, bien sûr, la montagne ! Lorsque nous abordions sur la terre ferme, nous devions repousser les otaries en tapant sur des casseroles.


Il faut dire que nous n’avons pas choisi le meilleur moment : nous sommes tombés en pleine période de reproduction et les grands mâles défendaient leur bout de plage. Nous nous sommes fait quelques frayeurs, mais finalement, tout s’est bien passé. Nous redoutions surtout les morsures d’otaries, qui ont la fâcheuse tendance à s’infecter rapidement.


Les manchots étaient nettement plus calmes, plus timides. Si l’on s’arrêtait un moment, ils revenait vers nous pour voir qui nous étions, ils inspectaient notre matériel. Ils étaient très nombreux : les colonies envahissaient des plages entières. Une fois la barrière des otaries passée débutait le royaume de la montagne.


Un sentiment de grande solitude nous envahissait lorsque, au sommet, le regard se posait sur les multiples baies, sur le grand large, sur l’océan à perte de vue. De l’autre côté de la crête, le versant sud de l’île nous dévoilait ses couleurs sombres, ses parois noires. La côte sud de l’île de la Géorgie, c’est un peu l’antichambre de l’Antarctique !


Atacamag : Au niveau de la performance physique et technique, quels sont vos plus grands exploits ou plus importantes réussites ?


Lionel Daudet : On ne peut pas résumer une ascension à une simple difficulté technique. L’environnement de l’île est trop extrême : il faut toujours prendre en compte les conditions météo très versatiles, la logistique pas toujours aisée comme lors des débarquements sur les plages, en zodiac gonflable à travers la glace.


Même si nous n’avons pas côtoyé les hautes sphères techniques comme nous avons l’habitude de le faire dans les Alpes, nous avons tout de même vécu des moments inoubliables, comme lors de l’ascension du Mont Paget. Une dénivelée de 2000 mètres, avec une belle récompense à l’arrivée : une mer de nuages en contrebas, d’où émergeaient quelques sommets alentours. Dans ces moments là, on se sent toujours serein. C’est un sentiment de plénitude très agréable, indéfinissable.


Atacamag : Les aventures vécues par Sir Ernst Shackleton et ses 26 membres d’équipage, dont une partie se déroule sur l’île de Géorgie du Sud, ne vous a-t-elle pas « refroidi » à l’idée de vous aventurer dans ces contrées lointaines et hostiles ? (voir encadré « Shackleton, une histoire de survie »)


Lionel Daudet : Non. La lecture de cette histoire est incontournable pour qui visite la Géorgie du Sud, mais elle ne coupe pas l’envie de s’y aventurer ! En se rendant sur place, en découvrant la rudesse des éléments et la topographie de l’île, on ne peut qu’être impressionné par ce qu’ont réalisé Shackleton et ses hommes. Même avec boussoles, GPS, cartes même imprécises, nous ressentions toujours une certaine fragilité par rapport aux éléments.


En coupant la trajectoire de Shackleton, nous nous sommes rendu compte que lui et les deux hommes qui ont traversé le massif, en 1914, sans aucun équipement de montagne, ont eu énormément de chance. Auraient-ils débarqué quelques kilomètres plus au sud, et c’en était fini de leur périple : une haute chaîne de montagne, siège de glaciers infranchissables, leur aurait barré la route.


Atacamag : Avez-vous relevé des signes avant-coureurs du dérèglement climatique ?


Lionel Daudet : Les scientifiques de King Edward Point, sur l’île, ont observé un net recul de certains glaciers sur la côte nord qui pourrait être lié au réchauffement. Mais c’est un problème assez complexe, car les zones antarctiques sont en général moins touchées par ce phénomène que les autres territoires du globe.


Atacamag : Qu’avez-vous appris aux côtés des marins ?


Lionel Daudet : Nous avons pu échanger nos savoirs, partager nos passions. Les montagnards ont appris ce qu’est la voile. Un peu à nos dépends, parfois : nos ventres ont souffert plus d’une fois lors de la première traversée, qui n’avait rien d’une croisière de plaisance ! Les marins, eux, ont pu s’initier à la randonnée à ski, à l’escalade d’une cascade de glace. Humainement, l’aventure valait le coup à 100%.


Atacamag : Pendant les traversées entre Ushuaia et Grytviken, à aucun moment vous n’avez eu peur ? La mer n’est pas votre élément !


Lionel Daudet : Non, la peur n’était pas présente. L’aventure, c’est accepter et aimer l’inconnu. C’est aussi faire confiance. J’étais dans un état de tranquillité intérieure, surtout en compagnie d’Isabelle, que j’estime être la personne la plus compétente qui soit en matière de navigation, et les autres marins : Agnès et Tristan étaient également très expérimentés.


Les traversées restaient très impressionnantes, surtout lorsque nous traversions des dépressions avec des vents à 55 nœuds. La mer exprime une certaine violence lorsqu’elle s’abat sur le pont et que le voilier se fait chahuter ! On apprend vite à réagir et à garder le cap, dans ces situations ! Ou, du moins, on essaye !


Atacamag : Vous venez de terminer l’aventure. Des projets pour l’avenir ?


Lionel Daudet : Bien sûr ! J’essaie aujourd’hui de privilégier l’aventure sous toutes ses formes : lointaine ou … au pas de la porte. Pas forcément la peine de prendre un avion pour aller parcourir, à l’autre bout de la planète, des territoires vierges. Pas toujours, en tout cas. Ce qui est important, c’est de porter un nouveau regard sur les territoires qui nous entourent.


Mon dernier périple en date a été de suivre la limite géographique et virtuelle du département des Hautes-Alpes, où je vis. Le fait de créer de nouveaux chemins ouvre un champ infini d’aventures. Je garde tout de même la passion pour les voyages au long cours : le voyage en Géorgie du Sud et cette relation mer/montagne m’a terriblement séduit, j’ai très envie de créer un nouveau projet. Je crois qu’Isabelle aussi…


Les membres de l’expédition :

- Isabelle Autissier, navigatrice française, première femme à avoir accompli un tour du monde en compétition
- Agnès Lapeyre, marin et pisteur secouriste artificier
- Tristan Le Guyon, marin et gardien de refuge
- Lionel Daudet, alpiniste professionnel
- Philippe Batoux, alpiniste professionnel et professeur à l’Ensa
- Emmanuel Cauchy, médecin urgentiste, directeur d’Ifremmont , l’Institut français de recherche et de formation en médecine de montagne


Shackleton, histoire d’une survie


Le 8 août 1914 marque le début de la plus incroyable aventure de l’histoire de l’exploration polaire. Sir Ernest Shackleton, explorateur anglo-irlandais, embarque comme capitaine sur le navire Endurance. Destination : l’Antarctique.


Son objectif est de traverser à pied le continent blanc avec l’aide des vingt-sept membres d’équipage, plus ou moins aguerris à ce type d’entreprise. Mais le bateau est coincé par les glaces alors que les premières terres sont en vue. Commence alors une longue dérive vers le nord. L’objectif de l’expédition est désormais de survivre ! Nous ne voulons pas, à travers ces lignes, révéler les multiples péripéties de cette odyssée.


Cependant, l’une d’elle est directement en relation avec l’île de Géorgie du Sud : Shackleton parvient, après maints rebondissements, à traverser l’île dont les massifs intérieurs ne sont pas encore cartographiés. A l’aide d’une simple corde et de clous plantés dans la semelle de leurs chaussures, la petite troupe réussit l’exploit de franchir la chaîne de montagnes, à travers crevasses et séracs, avant d’atteindre la petite ville de Stromness, sur la côte nord.


Lecture : L’Odyssée de l’« Endurance », Sir Ernest Shackleton, Phébus, Libretto, 2000, 336 pages avec 32 pages de photographies hors-texte (noir et blanc). Préface de Paul-Émile Victor.


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