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Passionnée par la photo argentique et les pays du Grand Nord, Agnès Biau, chargé de mission à la Frapna* a bravé durant 3 semaines en avril 2009 l'hiver groenlandais. Un voyage dont elle ramène de magnifiques clichés noir et blanc... et des moments forts plein la tête ! Notre journaliste, Etienne Hurault, réalise son interview.
Atacamag : Pourquoi avoir choisi le Groenland ?
Agnès Biau : C’est la lecture des récits de Paul-Emile Victor qui m’a guidée. Ses descriptions des Inuits de la côte Est de l’île m’ont toujours passionnée et je voulais aller à leur rencontre. Voir et tenter de comprendre ce peuple qui, isolé du monde jusqu’au 20ème siècle, est passé en quelques décennies d’un mode de vie traditionnel, nomade, à une vie sédentaire à l’occidentale. C’est ce que j’ai essayé de transmettre dans l’exposition photo que j’ai présentée du 12 janvier au 24 avril dernier à Chambéry. Et puis mon but était aussi de faire connaître cette civilisation au grand public. Car dans l’inconscient collectif, quand on parle des Inuits, beaucoup de gens ont encore en tête l’image de l’"eskimo" !
Atacamag : Et ça n’a plus rien à voir, j’imagine ?
Mais à côté de ça, on sent que certaines traditions, comme la chasse au phoque, symbole de leur culture, restent ancrées. Ça palpite dans leurs veines ! Agnès Biau : Rien du tout. La modernité a complètement transformé le quotidien des Inuits. Mais à côté de ça, on sent que certaines traditions, comme la chasse au phoque, symbole de leur culture, restent ancrées. Ça palpite dans leurs veines ! Même chez la femme d’un chasseur, chez qui j’ai passé une semaine. Elle restait au foyer et certains jours, je la voyais scruter l’horizon aux jumelles à travers la fenêtre... Je ne comprenais pas pourquoi jusqu’au jour où elle m’expliqua qu’un ours polaire trainait dans les environs et que là-bas, la coutume veut toujours que la peau de ce dernier revient au premier qui l’a vu !

Atacamag : Cette "flamme" brûle-t-elle également chez les jeunes ?
Agnès Biau : C’est moins évident mais j’en ai rencontré plusieurs cas. Un musher de 18 ans me racontait par exemple que pour son temps libre, tout ce qui l’intéressait, c’était d’aller chasser avec son traineau et ses chiens. Souvent l’objectif des jeunes est de combiner une activité de ce type avec une autre plus "moderne" pour gagner leur vie. Musher l’hiver et électricien l’été par exemple...
Atacamag : En allant là-bas, tu t’attendais à ce que les choses aient changé depuis Paul-Emile Victor... Mais y a-t-il des choses qui t’ont frappée ?
Agnès Biau : En dehors du choc culturel, les décharges à ciel ouvert, auxquelles on n’est plus habitué en Europe, m’ont vraiment marquée. La gestion des déchets, maintenant qu’ils en ont, est un vrai problème... et bien visible. C’est sale, il faut le dire. On retrouve même des détritus sur la banquise ! La mobilité hyper réduite m’a également "dépaysée". Il faut s’imaginer qu’il n’y a que 150 km de routes dans ce pays grand comme six fois la France, et ces routes ne sont présentes que dans les villes ! Enfin j’entends par là plutôt des villages. C’est donc très difficile de se déplacer en hiver et je suis quasiment restée "enfermée" en ville, à Tasiilaq et ses environs. Je dis "enfermée" car on se sent quelquefois vraiment cloisonnée, isolée, tout petit dans cet univers hostile.

Atacamag : Bouh ! C’est glauque !
Les chiens venaient d’être nourris avec du phoque. La neige était d’un rouge vif, immaculée de sang, et des chiots batifolaient, tout ensanglantés. Sans doute parce qu’ils venaient d’entrer dans la carcasse du mammifère marin pour en manger un morceau.Agnès Biau :Ça l’était parfois, en effet, lorsque le temps était mauvais, sans aucune visibilité... Mais cette impression pouvait évoluer du tout au tout le lendemain, en changeant par exemple pour un village baigné de soleil qui débouchait sur un fjord ouvert. Je suis passée du coup d’un endroit, à mes yeux, presque lunaire, à un lieu magique où j’aurais pu passer la journée à regarder passer les icebergs à la dérive. Je me souviens aussi de "faces à faces" avec le sauvage qui m’ont vraiment frappée. C’était à mon arrivée dans un village de chasseurs. Les chiens venaient d’être nourris avec du phoque. La neige était d’un rouge vif, immaculée de sang, et des chiots batifolaient, tout ensanglantés. Sans doute parce qu’ils venaient d’entrer dans la carcasse du mammifère marin pour en manger un morceau. Pour une entrée en matière, c’était un bon début ! Par la suite, à l’extérieur du village, j’ai vu un jour des corbeaux agglutinés sur un animal gisant. Je me suis approché pour constater qu’il s’agissait d’un chien de traineau mort que son propriétaire avait laissé là. Etrange pour nous, occidentaux, qui avons l’habitude de considérer les chiens comme nos "compagnons". Pour les Inuits, ce sont avant tout un outil de travail.
Atacamag : Une telle expérience, ça donne envie d’y refaire un saut, non ?
Agnès Biau : C’est sûr, mais il faut trouver le temps... et l’argent ! J’aimerais assez revenir aux mêmes endroits, mais en été. Notamment pour pouvoir davantage bouger hors des villages et, qui sait, retrouver les Inuits avec qui j’ai partagé un peu de temps. Après, pourquoi pas non plus découvrir d’autres populations du Grand Nord, au Canada ou en Sibérie...
* Fédération Rhône-Alpes de protection de la nature


