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Terre ! Là-bas, au loin, juste au dessus de la ligne d’horizon, un fin ruban brumeux annonce notre prochaine arrivée. L’Angleterre, enfin ! Mon ferry accostera bientôt. Un romantisme nostalgique m’a incitée à traverser la Manche en bateau. Prendre la mer ne constitue-t-il pas une étape obligée pour visiter une île ? Et le peuple britannique cultivant lui-même une passion pour son passé, voyager à la mode d’antan ne semble-t-il pas approprié ? C’est décidé : mon périple dans le Hampshire sera placé sous le signe de l’histoire. Mes pas me transporteront vers des temps anciens, mes pérégrinations me mèneront auprès de rois saxons et de seigneurs normands, mes errements me précipiteront au cœur de mes romans anglais préférés…
Southampton, ville contrastée
Première arrêt : Southampton. Les vestiges de l’ancienne cité offrent un contraste saisissant avec les formes ultramodernes des bâtiments vitrés. Ça et là se dressent des vieux pans de murs le long desquels filent des voitures pressées. Au cœur d’Old Town, la porte médiévale Bargate a traversé les siècles sans trop de heurts. Cette solide bâtisse de pierres jaunies par le temps a même survécu aux bombardements de la Seconde Guerre Mondiale. Les deux lions qui en gardent l’entrée auraient-ils usé de leur pouvoir légendaire pour la protéger ? Un peu plus loin, l’église de Holyrood n’a pas eu cette chance. Les raids allemands de 1940 n’ont laissé que quelques ruines… L’endroit ne manque cependant pas de charme : au milieu des vieilles pierres, un arbre a fait son nid. Bucolique, ce lieu saint autrefois dédié à l’âme des marins est consacré aujourd’hui à la mémoire des victimes du Titanic. C’est en effet ici que le navire insubmersible a pris le large en avril 1912. Plus de 600 habitants de la ville ont péri lors du naufrage. Il n’existe à Southampton aucun musée du Titanic : un siècle s’est écoulé, soit, mais le drame hante encore trop les esprits, m’explique-t-on…
Ce lieu saint autrefois dédié à l’âme des marins est consacré aujourd’hui à la mémoire des victimes du Titanic. C’est en effet ici que le navire insubmersible a pris le large en avril 1912. Plus de 600 habitants de la ville ont péri lors du naufrage.
Outre le célèbre navire au destin funeste, la cité a vu partir vers le Nouveau Monde quantité de navires luxueux emportant à leur bord simples manants rêvant d’une vie meilleure ou nobles seigneurs attirés par les richesses des Colonies. Même si le port a perdu de son prestige du début du siècle, une intense activité y règne encore aujourd’hui. Docks, marinas, voiliers, cargos, ferries, font partie intégrante du paysage. Les bateaux circulent même sur les rivières qui se fraient, depuis la Manche, un large chemin à travers les terres. Et lorsque je m’éloigne de la côte, les goélands se chargent de me rappeler, de leurs cris stridents, que la mer est tout près.
Le long de la côte
Barton on Sea… Le titre d’un roman se cacherait-il derrière le nom de cette petite station balnéaire typiquement anglaise ? Ces côtes escarpées auraient-elles été le théâtre d’une histoire passionnelle et passionnée ? Aucune peine à m’imaginer les héroïnes de Jane Austen ou E.M Forster arpenter, mélancoliques et solitaires, les chemins qui longent les abruptes falaises. Et si un réalisateur cherchait un lieu de tournage pour un film se déroulant dans les années vingt, il ne pourrait pas mieux tomber. Le décor est déjà planté : longue alignée de maisons blanches aux façades immaculées, cabanons de bois multicolores, posés sur la plage de galets et de rochers, eaux vertes tumultueuses, nuées de goélands fendant un ciel aux dramatiques reflets... Ne manque plus que ces dames en combinaisons de bain rayées, telles que l’on peut en admirer sur de vieux clichés.
Balade en forêt
En face de Southampton – de l’autre côté de l’estuaire – en face du port animé, en face des bâtiments modernes et vitrés, arbres millénaires et champs de bruyère s’étendent sur plusieurs hectares pour former l’un des parcs nationaux les plus prisés des Anglais : the New Forest. Les noms sont parfois trompeurs : ce terrain n’est pas entièrement boisé, et son histoire est loin d’être récente. Peu de temps après sa conquête, Guillaume de Normandie déclara ce domaine zone royale de chasse, permettant toutefois aux paysans locaux de continuer à y élever leur bétail. Près de mille ans plus tard, la situation n’a guère évoluée. Certes, les nobles du pays n’y tuent plus le cerf. En revanche, d’autres animaux – vaches, moutons, chevaux et surtout poneys, fierté de la région – circulent encore librement sur les terres qui appartiennent désormais à l’Etat.
En quittant les routes qui traversent aujourd’hui le parc national, je me retrouve bien rapidement sur une lande digne du roman de Conan Doyle, Le chien des Baskerville. Seule, face aux éléments. Aucun signe de la civilisation. Un vent violent souffle sur la plaine, caresse les bruyères, chante dans les arbres isolés. Pas âme qui vive à l’horizon. Si ce ne sont… ces fameux poneys. En voilà deux qui paissent paisiblement, nullement perturbés par mon intrusion. Ils ont l’habitude de côtoyer des humains. Je me surprends à imaginer l’apparition imminente d’un troupeau de cerfs, poursuivis par d’impitoyables cavaliers. Avec à leur tête, qui sait ? Guillaume le Conquérant lui-même…
Glorieuse Winchester
Une promenade dans le passé. Voilà ce que Winchester propose à ses visiteurs. Nul besoin de trop chercher : chaque coin de rue, chaque pierre, chaque monument, raconte sa glorieuse histoire, témoigne de son illustre destinée.Véritable musée – grandeur nature, s’il vous plaît ! – son High Street concentre davantage de reliques, dit-on, que toute autre rue de Grande-Bretagne. Du haut de son socle, le roi saxon Alfred le Grand contemple fièrement celle qu’il nomma capitale du pays, bâtie sur une terre autrefois occupée par les Romains. Ce sont eux qui, d’ailleurs, ont déplacé le cours de la rivière Itchen pour étendre leur domaine. Des murs qui encerclaient leur ville, il ne reste aujourd’hui que quelques ruines.
Partout ailleurs, les bâtiments rivalisent de longévité. Pièce maîtresse, la cathédrale normande, construite au 11ème siècle, dont l’imposante nef se targue d’être la plus longue d’Europe. Au-dessus de l’entrée principale, un étrange vitrail témoigne d’un épisode tristement célèbre de l’histoire anglaise : la guerre civile qui opposa au 17ème siècle le parlement à la royauté. L’armée dirigée par le dissident Oliver Cromwell mit à sac la cathédrale en 1642 et détruisit le vitrail représentant saints et prophètes. Les habitants de la ville récupérèrent alors les morceaux de verre et entreprirent, tant bien que mal, de le recomposer. Le résultat évoque davantage une mosaïque qu’une scène biblique.
Plus « récent », le collège de Winchester fut quant à lui fondé en 1382. Il accueillait à l’époque septante élus : aujourd’hui encore, le même nombre d’étudiants ont le privilège de recevoir une bourse. La visite des lieux me transporte à une autre époque, celle où les élèves prenaient leur repas sur de longues tables de bois, dans un réfectoire austère surplombé par l’estrade des maîtres. Celle où ils portaient de longues vestes noires, comme ce collégien pressé qui se hâte vers la grille de l’ancien cloître… Diable, aurions-nous remonté le temps ? Difficile à dire, dans cette cité…
Back to the future
Certes, j’envisageais ce voyage dans le Hampshire comme une balade dans le temps, mais je ne m’attendais pas à me retrouver projetée dans le futur ! Bienvenue à Basingstoke, l’une des plus grandes villes du comté. Des hauts buildings, des tours vitrées, des ponts suspendus. Me voilà cette fois-ci dans un mauvais film d’anticipation des années cinquante. Ce quartier ressemble à tout prendre à l’image que devaient se faire nos grands-parents des villes de l’an 2000. Ne manquent plus que les voitures volantes et le nuage noir de pollution.
Sur les traces de Jane Austen
Impossible d’entreprendre un voyage dans le Hamphire sans se retrouver, au détour d’un chemin, face au destin extraordinaire de Jane Austen. En quarante ans de vie et six romans seulement, elle a créé un univers qui s’étend bien au-delà des frontières du pays. Rivalisant Shakespeare lui-même en termes d’adaptations cinématographiques et télévisuelles de ses œuvres, elle a séduit des millions de lecteurs de par le monde. On vient de Paris, Pékin, ou New York pour jeter ne serait-ce qu’un coup œil à la maison qu’elle habita les dernières années de son existence, ici, à Chawton, en plein cœur du comté. Cette maison où elle a écrit et adapté la plupart de ses romans…
Certes, d’autres villes du Hampshire permettent elles-aussi une petite incursion dans sa vie. A Southampton, quelques plaques commémoratives signalent les lieux qu’elle a fréquentés. Sa maison n’existe malheureusement plus, les bains où elle se rendait ¬– sur une lubie princière, ce port fut un jour station thermale – ont disparu, les rues pavées qu’elle arpentait avec sa famille ont été recouvertes de goudron. Seuls le Dolphin Hotel, où l’un de ses frères l’a amenée danser pour ses 18 ans, et l’église Ste Mary, où le baptême de sa filleule a été célébré, sont encore sur pied.
De même qu’à Winchester, l’appartement qu’elle a occupé les semaines précédant sa mort, alors qu’elle souffrait d’une maladie qui divise encore les spécialistes. Elle s’était rendue dans l’ancienne capitale dans l’espoir d’y recevoir des soins… En vain. Nul espoir pour le visiteur de pénétrer dans ce lieu où elle a rendu son dernier soupir, dans les bras de Cassandra, sa sœur bien-aimée : il appartient aujourd’hui à des particuliers. Dans la cathédrale, une pierre tombale rappelle simplement qu’elle y est enterrée.
A Chawton, la modeste demeure de briques rouges où elle vivait avec sa mère et sa sœur offre l’inestimable possibilité de s’immerger dans son monde. Aucune peine à se l’imaginer en train de jouer sur ce piano, de préparer le thé pour sa famille, de gravir cet escalier pour rejoindre la chambre qu’elle partageait avec Cassandra. Quant à la table sur laquelle elle écrivait ses romans, minuscule petite pièce de bois octogonale qui a vu naître ces héroïnes immortelles, elle suscite émotion et intimidation. C’est donc ici que tout a commencé.
A quelques kilomètres de là, un autre village porte sa marque historique : Steventon. Il fut berceau de l’écrivain, elle y vécut jusqu’à l’âge de 20 ans. Voilà donc l’église où le père de Jane, pasteur de son état, prêchait tous les dimanches. Une petite église de campagne, posée au pied d’un imposant if, vieux de plus de mille ans. Les pasteurs avaient pris l’habitude de cacher la clé de la bâtisse dans un creux de l’arbre : elle a malheureusement disparu il y a quelques années.
Dans l’église, le silence est de mise. Par respect, si ce n’est pour le seigneur des lieux, pour le dieu de la littérature, qui a accueilli en ces murs l’un des écrivains les plus connus de sa génération. L’église est charmante au demeurant. Petite, paisible, lumineuse.
Plus loin, dans le champ où se trouvait le presbytère de la famille Austen, plus rien ne demeure. Seul un tilleul, planté à l’époque par l’un des frères de Jane, témoigne de son passage ici. Le petit village de Steventon, quant à lui, n’a pas beaucoup évolué depuis le 19ème siècle. Quelques cottages, de nombreux champs. Des paysages que Jane devait connaître par cœur, tant elle affectionnait, tout comme ses héroïnes, les promenades en pleine nature. A-t-elle arpenté ces chemins que je foule à mon tour ? Mon romantisme nostalgique m’envahit à nouveau : j’ose l’espérer.

