Mots clé associés : Canoé Amérique du Nord Descente de rivière
Cinq jeunes français se sont mesurés aux réalités d'une vie au plus proche de la nature, lors d'une descente de rivière, loin du monde des hommes. Texte de Matthieu Kruker, photos de l'équipe Amarok
Voilà 4 mois que nous sommes de retour d’un fabuleux périple au Canada. Nous sommes un groupe de 5 jeunes âgés de 17 à 19 ans et avons décidé, il y a 2 ans, de monter une expédition au Québec. Guidé par Régis et Matthieu, nous avons construit ce voyage. Grâce à leur approche en matière de voyages responsables et environnements -ils ont créé une toute jeune agence de voyage, « Amarok l’esprit nature », spécialisé dans ce type de voyage, nous avons construit un voyage à notre image. Pendant deux ans, nous avons mené une réflexion afin de construire un voyage au plus proche de la nature et ayant un impact minimum sur l’environnement, que ce soit dans la phase de préparation ou sur place. Notre séjour au Québec a été construit autour de la descente en canot d’une rivière perdue au Nord de la province, en autonomie complète.
Lundi 16/08/2010, Catapultage sur le sol québécois
Après plusieurs heures d’avion et immanquablement plusieurs tonnes de gaz à effet de serre déversées dans l’atmosphère, nous atterrissons à Montréal avec une dette en C02 importante. Nous sommes très touchés par ce problème. Comment prétendre à un voyage propre alors que le seul fait de prendre l’avion va aux antipodes de nos valeurs ?… Conscients de cela, nous nous sommes tous engagés à annuler notre dette dans l’année suivant ce projet par des gestes simples au quotidien. Mais pour l’heure nous sommes bien au Canada et il nous tarde d’être le lendemain pour entamer la route qui nous mènera au départ de la rivière promise…
Mardi 17/08/2010, Les berges du Saint-Laurent
Notre premier réveil sur ce continent se fait sur les berges du Saint Laurent, au lever du soleil. Nous mesurons déjà la chance que nous avons d’être ici à observer le spectacle d’un pic tambourinant sur un arbre. Notre rêve de gamin resté trop longtemps à l’état de chimère est en train de se réaliser ! Nous profiterons du reste de la journée pour faire fonctionner l’économie locale en nous rendant au marché d’Atwater acheter des provisions pour le reste du séjour et dans une grande coopérative canadienne pour finaliser la liste de matériel outdoor nécessaire pour la descente de la rivière.
Mercredi 18/08/2010, Le ballet des baleines
La route pour se rendre au départ de notre rivière est longue aussi nous décidons de faire une halte à Tadoussac où nous ne tardons pas à voir pointer le dos de magnifiques mammifères marins. Le ballet est incessant. Rorquals communs, petits rorquals, marsouins, phoques et bélugas nous émerveillent. Nous aurons même la chance de suivre pendant 2h30 les ébats d’une baleine à bosse nous montrant son immense queue avant de plonger dans les eaux bleues et froides du fleuve. Nous camperons pour la nuit près de la fosse à saumon n°49. Nous n’apercevrons aucun poisson malheureusement, en revanche, une récolte de baies -cerisier à grappes, d’oxalis et de champignons -lactaires sanguins- satisferont nos papilles gustatives.

Jeudi 19/08/2010, Rencontre avec un coureur des bois
Nous étions partis pour faire une journée de route et voilà que les aléas et la chance du voyage nous obligeront à faire un stop dans un magasin de tannerie. C’est perdant notre chemin que nous avons atterri dans ce petit village de Normanville où nous avons aperçus ce magasin de peaux. Intrigués et vue la philosophie de notre voyage, la rencontre avec le trappeur responsable du magasin -ou coureur des bois comme ils disent là-bas- était donc inévitable et envoutante… Sortis du magasin nous étions encore plus pressés d’aller vivre cette aventure au fin fond de la forêt canadienne !
Vendredi 20/08/2010, Tourbières et zones humides
La brume sur le « lac du milieu » se lève en même temps que nous ce matin. Nous prenons le temps de la regarder se dissiper à la surface de l’eau tout en avalant notre petit déjeuner. Les paysages sont superbes, nous gambaderons toute la matinée durant à travers les tourbières acides d’une couleur rouge feu, au milieu des plantes carnivores, à sauter de motte en mottes, véritables radeaux naturels… et nous observons notre premier huard ou plongeon du Canada, l’un des symboles de ce pays. Nous reprenons notre chemin l’après-midi, toujours à l’affût d’éventuelles rencontres animalières, jusqu’à arriver dans un nouveau camping. Nous profitons de cette étape pour filtrer et confectionner de la confiture à base des cerises sauvages que nous avions récoltées quelques jours auparavant.

Samedi 21/08/2010, Une dernière douche et c’est parti !
Les couleurs sont superbes à notre réveil et pêcher dans ces conditions de lumière est un vrai plaisir, même si cela ne rend toujours pas la pêche fructueuse ! Après le petit-déjeuner, nous dépeçons la peau du lynx que nous avions trouvé, deux jours plus tôt, mort sur le bord de la route certainement frappé par un camion. Après quelques rigolades avec les petits suisses, ces écureuils qui venaient manger jusque dans notre main nous reprenons la route. Après avoir avalé un certains nombre de miles, nous sommes maintenant tellement proches du départ de ce voyage que l’excitation au sein du groupe se fait de plus en plus ressentir… Nous profitons d’un bref retour à la civilisation pour prendre la première douche de notre voyage et la dernière avant la fin de notre trip !
Dimanche 22/08/2010, Premiers coups de pagaie
Les couleurs sont splendides et le léger courant nous mènera silencieusement tout près de nos premiers bec-scies et castors, nous permettra de passer tout proche d’un ours qui nous aura malheureusement vu le premier…
La journée tant attendue arrive enfin. Nous avons réservé cette matinée au reconditionnement de toutes nos affaires. Nous sommes conscients qu’il faut être bien organisé car cela rendra les choses bien plus faciles une fois sur la rivière. Nous nous débarrassons d’affaires que nous jugeons inutiles, ajustons les quantités de denrées alimentaires nécessaires pour une dizaine de jours, etc… Nous chargeons ensuite les canots dans la navette qui nous déposera au départ de notre rivière quelques heures plus tard après une interminable route en terre. La navette nous laisse seuls au milieu de l’étendu des épinettes. Nos canots sont là, devant nous, accostés dans un méandre boueux. Nous n’avons plus qu’à arrimer bagages et bidons étanches. Les premiers coups de pagaies sur ce ruisseau au milieu des joncs ne nous laissent pas apercevoir la rivière tant rêvée. Puis, dans un dernier détour agrémenté d’un joli rayon de soleil transperçant le ciel orageux nous nous retrouvons projetés sur la scène d’un théâtre inoubliable. Les couleurs sont splendides et le léger courant nous mènera silencieusement tout près de nos premiers bec-scies et castors, nous permettra de passer tout proche d’un ours qui nous aura malheureusement vu le premier… Ne laissant augurer que de bonnes choses après ces premiers instants de bonheur, nous bivouaquerons sur une plage avec en prime notre premier brochet dans l’assiette grâce à Nicolas.

Lundi 23/08/2010, Pêche, portage et autres chavirements
Régis et Matthieu se sont levés aux aurores ce matin afin de partir pêcher, bilan trois énormes dorés qui nous assurent quelques bons repas ! Après avoir étudié les cartes, nous estimons judicieux d’avancer un peu sur la rivière. Nous espérons ainsi rester plus de temps par la suite dans un coin plus propice à une vie de coureur des bois. C’est ainsi que nous enchainons nos premiers portages, qui consistent à passer à pied un infranchissable, avant de reprendre les canots pour pagayer de nouveau. Après le repas de midi nous tentons le passage d’un rapide avec les canots à vide… L’embarcation de Régis et Matthieu est passée sans peine, Nicolas et Yan, eux, ont fini à la nage… Les filles ont également finies à l’eau mais ont eu moins de chance car leur canot a quasiment plié en deux en heurtant une pierre. Nous sommes donc repartis trempés et avons profité d’un nouvel arrêt pour ramasser des bleuets et se faire sécher au soleil !
Mardi 24/08/2010, Journée de repos
Après avoir bien pagayé la veille nous nous accordons une journée entière sur notre campement. Régis, Matthieu et Yan partis à l’affût à l’aube (photo 4) sont tombés sur une superbe place d’observation au castor. Ceux restés au camp s’attèlent à la préparation du petit déjeuner. Au menu, galettes de gruau agrémentées des bleuets ramassés la veille. Dans la journée nous construisons un fumoir pour les poissons et confectionnons une confiture de quatre-temps ramassés en sous-bois. Pendant ce temps le reste du groupe se charge de faire monter la pâte à chapatis ou de tendre la peau de lynx sur un cadre ovale en branches d’aulne. Nous profitons de jolis rayons de soleil pour aller cueillir quelques bleuets de l’autre côté de la rivière. Dans la soirée nous remontons un peu la rivière pour nous rendre sur la place d’affût au castor repérée le matin. Nous avons vécu un moment magique avec l’un deux qui faisait des aller-retours à deux mètres de nous pour réparer son barrage. Le retour au campement est tout aussi inoubliable avec cette eau lisse, noir-ébène qui reflète le ciel avec ces nuages rosés par le soleil descendant…
Mercredi 25/08/2010, Affûts à castor et adieu la poêle !
Nous nous sommes levés tôt ce matin. Certains sont retourné à l’affût aux castors tandis que d’autres ont pêché ou continué à ramasser quelques bleuets. Après un bon petit déjeuner, nous défaisons le camp. Le départ en canot se fait sous un beau ciel bleu et nous enchaînons toute la journée durant rapides et portages plus ou moins longs. C’est en fin de journée que la pluie commence à tomber. A ce moment-là, nous avions la possibilité d’appeler la météo avec notre téléphone satellite mais notre souhait était de couper les ponts avec la civilisation et de rester en dehors de toute planification habituelle de la vie courante. Nous nous abstenons donc et décidons de naviguer au gré de la nature. Arrivés trempés jusqu’aux os au rapide R2 situé juste avant notre futur campement, nous décidons de vider les affaires puis de descendre le rapide. Celui-ci se soldera par une nouvelle chute qui n’arrangera pas la teneur en humidité des vêtements de Yan et Fanny. Dans ce rapide nous avons aussi perdu notre unique poêle qui était sûrement mal arrimée au canot. Une fois au campement à l’abri d’une grande bâche pour faire sécher toutes nos affaires nous nous rendons compte que la bonne réalisation ou non de cette expédition ne tient pas à grand chose. Il ne nous reste à présent plus qu’une marmite pour faire cuire quotidiennement nos aliments et sans elle nous seront contraints à en rester là…

Jeudi 26/08/2010, Pluie torrentielle et couleurs post-orage
La journée de la veille a été épuisante et la plupart de la troupe se lève tard. Régis et Matthieu partis pêcher tôt, nous ramènent deux brochets. Le petit déjeuner, sans poêle, prend plus longtemps que d’habitude. Nous profitons de cette nouvelle journée pluvieuse pour pagayer toute la journée. L’objectif était d’arriver, même tard, à un campement qui sur la carte avait l’air très intéressant. Nous avons donc pagayé sous une pluie torrentielle pendant de longues heures avant que les nuages ne s’en aillent, laissant s’exprimer les couleurs spectaculaires et inlassables de cette région du Québec. Nous prenons place sur ce nouveau campement à la lumière de nos frontales.
Vendredi 27/08/2010 au mercredi 01/09/2010, Campement longue durée, cueillette et observation
Levés aux aurores, nous nous rendons compte de toute la beauté de ce campement, nous ne sommes pas déçus de notre choix ! Nous décidons de passer les quelques jours qui nous restent sur ce petit bout de rive. Les anciens sentiers d’indiens à l’arrière du camp et les nombreux ruisseaux alentours qui se jettent dans notre rivière nous laissent espérer sympathiques escapades. Nous construisons notre camp comme si nous allions y séjourner une vie entière. Nous prenons le temps d’étendre des fils à linge, de réparer les canots endommagés, de reconditionner les provisions et faire un point sur les réserves, de nettoyer les récipients et bidons, de construire fumoirs et four à pain selon des techniques ancestrales. Nous accordons aussi plus de temps à la pêche, à l’assouplissement de notre peau de lynx, à la cueillette, à l’observation et à la confection de divers plaisirs culinaires notamment la confiture de bleuets ou de pains au levain… Les jours pluvieux ont laissés place à un soleil de plomb, nous prenons le temps d’apprécier la vie.

Nous sommes à la fois heureux de revenir à la civilisation, plus que jamais conscients de la chance de notre confort mais nous sommes également effrayés de devoir retourner à cette vie si loin de la nature.
Entre deux randonnées ou remontés d’affluents, toujours dans l’espoir d’apercevoir cette faune qui fait la richesse du Canada, nous tournons les dernières images de notre film. Celle-ci sont consacrées à des interviews et c’est le moment pour nous de réfléchir sur notre condition ici. Nous sommes heureux de vivre cette expérience et nous prenons conscience des facilités de la vie qui ne nous choquent pas à l’accoutumé. Par exemple allumer un feu pour s’éclairer, pour se réchauffer, pour cuisiner alors que l’on a juste à appuyer sur un bouton chez nous ou encore aller chercher de l’eau dans la rivière pour boire, pour se laver, pour faire la vaisselle alors qu’il suffit d’ouvrir le robinet chez nous. Nous nous étonnons aussi du peu de déchets que nous produisons. En faisant bien attention à ce que l’on achète, il est possible de brûler la plupart des ordures pour ne laisser que très peu de matière plastique ou d’aluminium. C’est aussi une leçon sur nos habitudes d’hygiènes…ne pourrait-on pas économiser quelques douches ? Ou bien sur nos habitudes vestimentaires… ne pouvons-nous pas acheter moins d’affaires car finalement très peu sont utiles ?
Puis le moment de quitter notre camp de robinson est venu… Les derniers coups de pagaies sont étranges, les sentiments s’entremêlent. Nous sommes à la fois heureux de revenir à la civilisation, plus que jamais conscients de la chance de notre confort mais nous sommes également effrayés de devoir retourner à cette vie si loin de la nature. Une chose est pourtant sûre après ce périple : nous comprenons mieux les notions d’économie d’énergie et de protection de l’environnement ainsi que notre intérêt à tous à les défendre le plus largement possible.
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