Quend - Le Havre en kayak de mer

Trek aquatique de cinq jours sur les côtes nord de France, par Rémy Fleury

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Lorsqu'on cherche un parcours en kayak de mer pour une petite semaine d'autonomie, on pense à la Corse, aux îles déchirées d'Irlande ou aux Lofoten. Lorsqu'en plus on est étudiant et que le budget est très limité, les choix se restreignent drastiquement.

Thibault et moi –Rémy, étudiants respectivement à l’ENSG et à l’école d’officiers de la marine marchande d’Anvers, nous sommes donc dirigés vers un trajet de 200 km entre Le Havre et Quend-plage. Ayant lu Kim Hafez (« Nomade du Grand Nord ») qui décrivait cette portion de côtes françaises comme l’enfer, j’étais vraiment emballé par l’idée d’essayer de pagayer au pied des immenses falaises de Normandie.

Au pied des falaises de Normandie
Nous dormons dans une grotte, entre les arches d’Etretat, où le bruit amplifié des rouleaux et des galets est assourdissant. Le long des immenses falaises blanches striées de noir, on perd la notion des distances.

Au départ du Havre, début août, le ciel se couvre et le brouillard se lève, l’humidité s’infiltrant partout. La mer bouge juste assez pour se remettre en forme et apprivoiser les kayaks chargés sans se crisper. Les bateaux lourds réagissent bien au ressac croisé -assez désagréable- que nous font subir les falaises, mais leur conception Sit-On-Top les transforme vite en baignoires flottantes officiellement limités à 300 mètres des côtes.

Nous apercevons Antifer et son immense digue alors que des moutons apparaissent autour de nous. Les kayaks disparaissent dans les creux, les pointes chargées plongent dans les crêtes.

Nous nous abritons dans le port, après avoir croisé le pélican d’Antifer, et négocions une douche chaude à la capitainerie. Mais après la pluie, le beau temps, et c’est sous le soleil que nous franchissons l’aiguille d’Etretat et prenons quelques clichés. Les coups de pagaie s’enchaînent mais le paysage refuse d’avancer. Le kilométrage s’enlise et, avec lui, notre volonté de continuer, surtout sous la pluie ininterrompue.

Le 3ème jour se lève sur une mer d’huile et un grand soleil, nous en profitons pour pagayer au large, croisant de beaux voiliers durant nos étapes d’une quinzaine de kilomètres. Le midi nous profitons d’un blockhaus pour faire sécher nos affaires et entamer une sieste bienfaitrice. Nous naviguerons jusque 21h30, malgré le contre-courant et le clapot éclaboussant de l’après midi, jusqu’à apercevoir le port de Dieppe.

Nous aurions du continuer plus longtemps, car le lendemain un vent de 4 à 5 beauforts de travers nous oblige à donner 5 à 7 coups de pagaie à droite pour un seul à gauche pour maintenir nos bateaux dans le bon cap. Nous arrivons à Dieppe plutôt usés, les épaules droites en feu.

Une vedette de la SNSM -Société Nationale des Sauveteurs en Mer- vient à notre rencontre, sous la pluie, pour nous demander de nous abriter dans un recoin du chenal afin de laisser passer un cargo.

Au fil des coups de pagaie, les longs creux de plus d’1,5 mètres se mettent à clapoter puis déferler. Un instant d’inattention est aussitôt sanctionné par la transformation de l’hiloire en baignoire et par le départ en surf incontrôlable de l’embarcation.

En sortant de Dieppe, une longue houle venue du large nous attend -toujours sous la pluie. Au fil des coups de pagaie, les longs creux de plus d’1,5 mètres se mettent à clapoter puis déferler. Un instant d’inattention est aussitôt sanctionné par la transformation de l’hiloire en baignoire et par le départ en surf incontrôlable de l’embarcation. Nous n’avançons plus, malgré des coups de pagaie violents et un moral d’acier : en 2h30 nous ne progressons que de 6 km. C’est à rien y comprendre, les courants devaient pourtant être avec nous ! Nous nous retrouvons déportés à 4 km de la côte, au large de la centrale électrique de Fenly.

Il nous faudra plus de trente minutes pour regagner la côte, en tirant droit vers la plage, malmenés par des rouleaux innombrables. Le bivouac est finalement monté rapidement, en haut des falaises, sur un terrain de pétanque. Une bonne nuit réparatrice s’annonce, dans des duvets humides. Il est 23h, nous sommes encore en tenue de kayak, trempés, il fait nuit.

Coefficient de 112, nouvelle lune... la mer est montée haut, très haut, jusqu’à lécher les falaises -pourtant en retrait à cet endroit- et effleurer les kayaks laissés au plus haut de la plage. Les courants en notre faveur nous donnent des ailes, nous dépassons la centrale, Criel, le Tréport, croisons notre premier phoque et un chalutier relevant ses filets et atterrissons après Ault après 4h20 de pagaie. Après une double ration de pates, et on repart vers Quend, à contre courant cette fois. A 22h nous sommes en baie de Somme, transformée en mer de sable, sous le soleil couchant.

Quelques galères, mais que de superbes moments !

La nuit est sans lune, des nuages encerclent tout l’horizon, seules les lumières de Quend et de Berck nous permettent de suivre un cap car je n’arrive plus à lire le compas, à l’avant du kayak. Il est trop tard pour arrêter : nous ne voyons ni la côte, ni les rouleaux et la présence des bouchots empêche le retour sur le sable sans risquer de s’empaler sur un pieu. Il faut continuer. Le moral et la confiance en soi et en l’environnement chutent peu à peu, emportés par la noirceur des vagues et de la nuit. Nous dormirons finalement à la belle étoile sur le parking de Quend après 57 km ce jour, en touchant terre à 23h30 !

Au final, nous aurons eu la chance de pagayer 5 jours, sous les arches d’Etretat, le long des falaises, des galets de Cailleux-sur-Mer, des phoques de la baie de Somme, et du sable blanc de Quend-Plage. Au fil de ces 200 km nous avons vécu de superbes moments, des galères et des déceptions mais aussi et surtout de la joie et du bonheur, et aussi appris à supporter l’odeur de moisi que nous dégagions à force d’être trempés.

Texte : Rémy Fleury

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