Rick Bass : écrire pour protéger la nature

La vallée du Yaak, dans le nord de l’Etat du Montana, est l’un des derniers espaces sauvages des Etats-Unis. Au cœur des sombres forêts cohabitent des grizzlys et des coyotes, des loups, des aigles, et une poignée d’hommes. Pour Rick Bass, débarquant tout droit de l’Etat du Mississippi, c’est le coup de foudre immédiat. Il s’y installe en 1987 avec sa femme Elizabeth et vit, depuis, au rythme rigoureux des saisons. Mais « sa » vallée est en danger. L’industrie forestière menace chaque jour l’intégrité de ce petit bout de territoire. Dans son ouvrage « Le livre de Yaak », publié aux éditions Gallmeister, l’auteur américain évoque son combat pour faire reconnaître comme espace naturel protégé ces derniers hectares de terre vierge. Véritable plaidoyer en faveur de la nature, il y décrit la grandeur des paysages du Yaak et de ses habitants. Interview.

Rick BassAtacamag : Comment vous est venu l’attachement que vous portez à la Vallée du Yaak, vous qui n’êtes pas natif de cette région des Etats-Unis ?

Rick Bass : J’ai toujours été attiré par la nature, même lorsque je vivais dans les quartiers périphériques de Houston, au Texas. Cette affinité était en quelque sorte innée. Par rapport à mon amour pour la vallée de Yaak, je pense que je me suis construit, tout au long de ma vie, une certaine image du paysage parfait. Une définition un peu abstraite, sans doute. Cette image a grandi en moi lorsque j’étudiais dans une université du nord de l’Etat de l’Utah et m’a suivie jusque dans le Montana. Le jour où j’ai posé les yeux sur la Vallée du Yaak, quelque chose s’est produit dans mon esprit : j’avais trouvé le paysage parfait. C’est un peu un cliché, mais c’était vraiment le coup de foudre !

Atacamag : Vous avez écrit « Le livre de Yaak » il y a une dizaine d’années. Depuis, quelle est la situation de la vallée ?

Rick Bass : La vallée du Yaak est toujours un endroit superbe, bien qu’elle reste menacée. Les engins motorisés utilisés à des fins récréatives, comme les quads ou les 4x4, entraînent une pollution sonore et dégradent les sols. Notre association ne cesse d’envoyer des lettres au Forest Service (équivalent de l’ONF français), demandant la préservation de la tranquillité de nos espaces naturels. Nous attendons toujours une réponse positive de leur part…

Atacamag : Dans l’un des chapitres du livre, vous écrivez que « les gens ne savent pas », qu’ils ne s’intéressent pas aux petits territoires comme la vallée du Yaak. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Rick Bass : La prise de conscience de l’importance d’une nature protégée est un travail de longue haleine. Je pense que, très lentement, les citoyens en comprennent les enjeux, qu’ils saisissent l’intérêt du maintien de l’intégrité écologique de la vallée du Yaak. Ce qu’ils ont plus de mal à saisir, c’est qu’ils en seront les premiers bénéficiaires. On ne protège pas la nature in abstracto : à travers la protection des derniers espaces sauvages, nous tentons aussi de préserver une qualité de vie qui a disparue sur la majorité de nos territoires.

Atacamag : pensez-vous que les désastres écologiques qui ont lieu autour du globe inciteront les députés du Montana à multiplier les efforts de protection de la vallée du Yaak ?

Rick Bass : Les réactions locales à un problème écologique d’ampleur internationale peuvent être multiples. Certaines personnes perçoivent comme insignifiante la protection d’un territoire de 4000 km², par rapport à des territoires beaucoup plus vastes. Nous devrons donc rester sur le qui-vive et espérer que la situation s’améliore !

Atacamag : Si la vallée est un jour protégée, ne craignez-vous pas que l’économie touristique ne devienne alors une nouvelle menace écologique ? L’exemple du parc national de Yosemite, visité par plus de 3 millions de visiteurs chaque année, est assez inquiétant…

Rick Bass : Nous sommes tout de même loin de ressembler au parc de Yosemite ! La vallée du Yaak n’offre pas les fabuleux panoramas des profondes vallées glaciaires que l’on trouve là-bas. Mais ici aussi, une gestion responsable du territoire est essentielle. Heureusement, la région sauvage du Yaak est plus importante en termes de biodiversité que de potentiel touristique. Ici, il fait souvent froid, il pleut ou neige de façon régulière et, en été, nous sommes envahis de moustiques et d’insectes en tout genre. C’est pour ça que nous aimons la vallée, et que nous tenons à la protéger.

Atacamag : Qu’écrivez-vous en ce moment ?

Rick Bass : Je viens de finir un nouveau livre sur la vallée du Yaak, et m’apprête à rédiger un roman pendant l’été.

Morceaux choisis, extraits du « Livre de Yaak »

P174 : « Je refuse de considérer la nature comme un anachronisme ou une relique du passé. … Je suis las du vertige écologique que l’on éprouve dans cet univers agonisant sous les coups de boutoir de l’urbanisation – cette sensation vague et déprimante qu’il existait autrefois un monde différent de celui que nous connaissons aujourd’hui, cette impression étrange de flotter dans le vide et d’être déconnecté, cette indéfinissable solitude. »

P70 : « On mesure le diamètre d’un arbre. On ne mesure pas la magie d’une forêt, ni l’effet produit sur l’esprit par une forêt saine et vigoureuse, qui croît de toutes ses forces naturelles. »

P35 : « Longtemps, bien longtemps, l’histoire de l’Ouest a tenu à ce décret du sang, à cet élan du cœur qui jetait l’homme à la conquête du « territoire » -sorte de dérive continentale- vers l’Ouest et la liberté, comme s’il y en avait de grands gisements magnétiques quelque part à l’ouest des Grandes Plaines. Or il me semble que cette pulsion risque, par nécessité, de s’altérer et de ralentir jusqu’à s’inverser. De plus en plus, l’histoire ne conte pas la manière dont les hommes traversent l’Ouest et passent leur chemin, mais la manière dont ils s’installent et prennent racine. … Les rythmes sanguins de la terre qui persistent dans nos veines, comme ceux des mers et des océans d’autrefois, affirment, face aux forces instables qui opèrent à notre détriment, qu’il nous faut nous reconnecter à des rythmes stables et naturels. … Nous pouvons trouver ces rythmes en nous-mêmes. »

Infos supplémentaires

CREDIT PHOTO : NICOLE BLAISDELL

Site internet de l’association de protection de la vallée du Yaak : www.yaakvalley.org

Site internet des éditions Gallmeister : www.gallmeister.fr

Retrouvez cet article dans Atacamag n°1

  • Rick Bass : écrire pour protéger la nature 28 février 2009 22:37, par riri

    Je suis persuadé que seul un écrivain non engagé politiquement peut faire entendre sa voix et la porter au monde je suis solidaire de Rick Bass dans le message qu’il adresse aux hommes politiques pour sauver sa vallée

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  • Rick Bass : écrire pour protéger la nature 24 novembre 2009 17:09, par F.Royer

    Bien entendu qu’il a raison de se battre, Rick Bass. mais mais n’est-ce pas le pot de terre contre le pot de fer ! Quand il dit que les gens commencent à prendre conscience de l’importance de préserver la nature, je reste dubitative. Ne serait-ce que les quads et autres engins infernaux qui continuent à polluer, à défoncer les sols etc...Pourra-t-il lutter contre l’industrie forestière qui brasse énormement de "fric" ?

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    • Rick Bass : écrire pour protéger la nature 27 novembre 2009 14:22, par Pierre d’Atacamag

      Bonjour, vous avez peut-être raison, la vallée du Yaak est somme toute bien petite comparée au reste des Etats-Unis et au Canada tout proche. Mais la vallée continue d’être protégée, espérons-le durablement. L’industrie forestière reste encore aux portes de cette petite réserve naturelle. Mais comme me disait Rick Bass, les habitants de la vallée sont bien décidés à continuer le combat de protection...

      Quant aux quads, il reste à espérer que la mode passe et disparaisse dans les prochaines années. Ils posent un sérieux problème environnemental et de gestion des espaces naturels. Vive la nature silencieuse !

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