A priori, l’aventure se présentait plutôt bien. Un père emmène son fils de 13 ans vivre pendant un an dans une cabane isolée, sur une île sauvage au sud-est de l’Alaska, aux confins du monde civilisé. L’endroit n’est accessible qu’en hydravion ou en bateau. On ne sait pas tout de suite ce qui les a poussé à s’isoler, mais qu’importe, l’idée de suivre une relation entre un père et son fils, livrés à eux-mêmes au sein d’une nature intacte et rugueuse, séduit d’emblée.
Mais très vite, un fort sentiment de malaise s’installe. Dès les premières lignes, quelque chose ne tourne pas rond. Qui est ce père qui paraît ne rien maîtriser, ne rien avoir anticipé ? Pourquoi sanglote-t-il dès la nuit tombée pour réapparaître, le lendemain, enjoué et apparemment calme ? Pourquoi son fils, Roy, se sent-il si décalé par rapport à cette figure paternelle qui devrait être, sinon un être infaillible, du moins quelqu’un de rassurant ? Pendant leur préparation aux rudesses de l’hiver à venir, ce qui devait être une vie contemplative à la Henri David Thoreau se transforme vite en un troublant cauchemar éveillé. Ils chassent, ils pêchent, ils apprennent à se méfier des prédateurs –des ours comme d’eux mêmes. Une défiance palpable, noire, profonde, s’immisce entre eux. Et puis, page 113, tout bascule. Insoutenable...
Dans Sukkwan Island, David Vann distille un parfum de mal-être qui colle aux faits et gestes des deux personnages. Une écriture efficace et imagée qui nous fait plonger dans les tréfonds de l’âme humaine. Un livre choquant. Bouleversant. Magnifique.
Par Pierre Gouyou Beauchamps
Sukkwan Island, de David Vann, 192 pages, éditions Gallmeister, 2010, 21,70 €
Site internet des éditions Gallmeister : www.gallmeister.fr



