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Spécial Sainte Lucie : Soufrière, un paradis en sursis

Spécial Sainte Lucie : Soufrière, un paradis en sursis

Fév 14, 2016

La vie au rythme de la mer

Dans la petite communauté rurale de Soufrière, sur la côte ouest de l’île de Sainte-Lucie dans les Caraïbes, une poignée de pêcheurs vit au rythme de la mer, selon une tradition ancestrale transmise de générations en générations. Une tradition qui est en train de disparaître.

sainte lucie

Les pêcheurs, une espèce en voie de disparition

Boniface est assis à l’ombre de sa cabane de pêche, une frêle cahute construite à l’aide de quelques planches de bois. A l’intérieur règne un désordre sans nom. Jeté au centre de l’unique pièce, un vieux matelas auréolé cohabite avec des montagnes de filets de pêche, des bidons de toutes sortes et un petit barbecue artisanal sur lequel est en train de cuire le repas du midi : du thon à la créole. Boniface fait partie des pêcheurs les plus pauvres de Soufrière, ceux qui travaillent le matin pour pouvoir vivre l’après-midi et attendre le lendemain pour retourner en mer.

Une existence « au jour le jour ». Depuis qu’il est gamin, il a toujours pêché. « Je n’ai jamais connu d’autres métiers, assure-t-il dans un mauvais anglais. La pêche, c’est ce que je fais de mieux ».

Son large visage sillonné par de profondes rides et sa carrure massive, comme taillée dans du marbre noir, trahissent les heures, les jours, les années passées à parcourir la mer en quête de poisson. Plusieurs fois, la mer a failli le garder.

D’un air détaché, il m’explique que les tempêtes tropicales des mois d’été et les bancs de brouillards inattendus lui ont, à plusieurs reprises, fait perdre son chemin maritime. « Sept fois en 40 ans d’activité, mais je suis toujours revenu », me confie-t-il sans fierté. A l’entendre, la vie des pêcheurs locaux ne tient pas à grand-chose. « Qu’une panne de moteur survienne, et vous pouvez dériver pendant des jours. Les gens en général ne meurent pas dans les tempêtes, ils meurent de faim dans des bateaux immobiles, par beau temps, à des dizaines de kilomètres de la première île habitée. Les nouvelles embarcations sont plus robustes, les moteurs plus puissants, et les pêcheurs sont équipés de GPS. Ils se perdent moins que nous ».

Boniface a appris de son père l’art de la pêche : au filet, à la ligne, … Son fils, lui, ne reprendra pas l’activité paternelle. « Il n’est pas intéressé, poursuit Boniface, impassible. Il a trouvé un job dans l’un des hôtels du littoral, il donne des cours de plongée. La plupart de nos jeunes se tournent vers ces métiers, ou vers l’informatique et les services. La pêche, c’est trop dur. Trop dangereux ».

Son fils n’est pas du même avis. « C’est surtout auprès des filles que la pêche de fonctionne pas, me confiera-t-il plus tard. Mieux vaut travailler en costard que sentir le poisson si vous voulez trouver une amie ! »

Les gommiers, bateaux traditionnels des Caraïbes

Alignés sur la plage sous le balancement des cocotiers, ils sont des dizaines, l’étrave saillante face à la mer, à attendre la prochaine sortie en mer.

Utilisés depuis l’époque pré-colombienne, les gommiers sont les bateaux traditionnels des Caraïbes, dont la coque est taillée dans le tronc de l’arbre éponyme selon une technique ancestrale, malheureusement sur le déclin.

Il faut dire que ces grands arbres à l’écorce rouge, qui peuplaient autrefois les massifs intérieurs de l’île, sont des espèces en voie de disparition. Disparu de l’île de Martinique, à quelques encablures de Sainte-Lucie au nord, le gommier est soigneusement préservé et sa coupe réglementée. Il ne subsiste aujourd’hui qu’un seul lieu de construction du bateau gommier sur l’île : dans le petit village de Praslin, sur la côte est, à quelques dizaines de kilomètres de Soufrière. Le gommier, dont il ne reste qu’une centaine d’exemplaires sur l’île, a été peu à peu remplacée par la yole, une embarcation plus sûre, mais plus coûteuse. Il est l’un des derniers témoins de la culture caraïbe.

La coopérative de pêche de Soufrière

Devant le petit local de la coopérative de pêche, Aaron Joseph « Ethiopia » et Paul Peter « Hallelujah » sont aux prises avec un grand filet truffé de nœuds qu’ils tentent, patiemment, de démêler. Les deux pêcheurs rasta ne s’énervent pas. Ils ont le temps, rien ne presse. Leurs mouvements lents et méthodiques s’accordent à leur philosophie : « Take it easy, everything’s gonna be alright ».

La journée est finie, aucune sortie en mer n’est prévue pour la soirée et le soleil tropical flotte encore au-dessus de l’horizon. Posée sur une petite étagère où s’entassent boîtes d’appâts et hameçons en tous genres, un vieux poste de radio rafistolé au sparadrap diffuse du reggae jamaïcain. Comme tous les soirs, les deux gaillards d’une trentaine d’années, coiffés de bonnets vert-jaune-rouge dissimulant mal de longues dreadlocks, répètent les mêmes gestes. Ils sont tous les deux nés ici, « à quelques rues de la coopérative », et conduisent leur embarcation le long de la côte, tous les jours, peu importe le temps et le succès rencontré. Demandez à n’importe quel pêcheur de Soufrière, la devise, ici, c’est : « Everyday is a fishing day, but not everyday is a catching day »

La pêche traditionnelle

Quelques heures avant la cacophonie générale des coqs et le lever du soleil au-dessus de la forêt tropicale, les rues de Soufrière sont désertes et silencieuses.

Pourtant, l’activité bat son plein à la coopérative de pêche et sur le front de mer. Il est 4 heures du matin, c’est le grand départ à la pêche. Je retrouve Boniface sur la plage, en compagnie de son équipe : Francis, Terry et Swaylan qui ressemble à un Jésus noir. Peu de mots sont échangés. Le gommier est chargé du lourd filet, puis péniblement mis à la mer : quatre cents kilos, c’est lourd pour un effort matinal ! Nous prenons le cap du Gros Piton, au sud de la baie de Soufrière, alors qu’un souffle chaud et humide descend des crêtes de l’île. Pied nus à l’avant du gommier, Francis lance des morceaux de palmiers dans l’eau pour attirer les poissons.

Une fois repéré, on encercle le banc de balaous, ces petits poissons tropicaux d’une vingtaine de centimètres de long, à l’aide du filet flottant. Francis, Terry sautent à l’eau pour maintenir le banc dans le filet. Je les suis, tandis que Boniface et Swaylan, restés à bord, terminent l’encerclement au moteur. Sous la surface, c’est la panique : les poissons rebondissent comme des balles contre les parois ondulantes du filet.

Leur couleur gris métallique se détache sur un fond corallien d’une étonnante richesse : des gorgones plumeuses, des éponges gigantesques et un parterre de coraux abritent poissons-coffre, poissons-perroquet, rougets, apogons et autres lutjans. Dans la distance, j’aperçois un énorme mérou et un banc de barracudas, indifférents à notre présence. Pas le temps de se laisser à une admiration en règle : les deux bouts du filet ont été reliés par Boniface, il faut maintenant remonter à bord et hisser la lourde charge.

Quelques minutes plus tard, un millier de balaous frétillent au fond de la coque. Le vent se lève, les vagues aussi, il est temps de rentrer. Aussitôt pêchés, aussitôt vendus. De retour sur la petite plage de Soufrière, les milliers de balaous sont déchargés dans une vieille brouette rouillée par le sel et transportés quelques rues plus loin pour la vente à la criée, près de la place principale.

Une population bigarrée se masse autour des pêcheurs, et en cinq minutes, le butin du jour est vendu. Il est 10h du matin. Pour l’équipe de Boniface, c’est l’heure du repos bien mérité. Demain, à la même heure, ils repartiront en mer.


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